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Article des Nouvelles

· SI MON PAYS M'ÉTAIT CONTÉ

Marcelle Jégo, mémoire vivante de Cohors-Asturies

Après avoir exploré en partie les imaginaires qui ont forgé l'identité du Pays de Lorient, Lucien Gourong, globe-conteur et écrivain, poursuit sa quête des originalités de cette terre d'entre ciel et mer en partant à la découverte de ses gens, ces hommes et femmes d'ici, passionnés de sa grande histoire et de ses petites histoires.

Les êtres qui agissent au nom du devoir dicté par leur conscience n’ont nul besoin de l’étoffe dont on pare les héros pour mériter notre reconnaissance. C’est la leçon que j’ai tirée à écouter Marcelle Jego, épouse Guymare, 94 ans, me raconter sa vie qui, si elle devait s’apprécier à l’aune des événements rangés dans une armoire vermoulue de souvenirs, en ferait ployer les étagères.

Née en 1924 dans le logement au-dessus du Café du Musée au pied des portes Broërec’h à Hennebont que tient sa mère dont l’époux est maçon, Marcelle  a passé une enfance et une jeunesse dont elle garde de précieux souvenirs : les bancs de l’école du  Vœu, à quelques mètres de chez elle, où elle croisait la silhouette un peu ancienne dans le reste du décor de M. Desjacques, le créateur du Musée, l’animation des marchés du jeudi et des foires, l’activité des commerçants et artisans, le cinéma de la Plaine, le patronage du Vœu. C’est dans l’équipe de foot de cette institution où jouent des jeunes gars de son âge qu’évolue un solide jeune homme au tempérament forgé, Pierre Ferrand, son ami Pierrot comme elle le nomme toujours affectueusement.

Elle prête la main pour servir
À l’arrivée des Allemands à Hennebont en juin 40, Marcelle a 16 ans. Élève au Vœu, elle y suit les cours d’allemand donnés par une ursuline autrichienne qui a quitté son pays après l’an schluss. Elle se perfectionne très vite au contact de l’occupant qui fréquente le café de sa mère et à qui il est impossible d’en interdire l’entrée. Elle prête la main pour servir. C’est son ami Pierre  Ferrand, résistant dès 1942, qui lui demande sa collaboration. Avec fougue, elle entre sous l’alias Micheline au groupe local du réseau Cohors-Asturies où elle joue à côté de bien d’autres  un rôle efficace d’agent de liaison. Le Café du Musée est le quartier général du groupe où débarquent hommes et femmes de l’ombre qu’accueille Marcelle et parfois sa mère au courant de ses activités comme son père qui, dit-elle en riant, ferme les yeux. Elle les fournit en informations et renseignements pour se déplacer, dépose des messages, transmet des documents, transporte et remet des armes pour les maquis...

C’est vers celui de Poulmein en Baud qu’elle dirige son ami hennebontais Georges Lestréhan qui y trouvera la mort. Elle déposera en plein midi sur sa tombe au cimetière d’Hennebont, alors que les Allemands sont sur les dents, une plaque, qui y est toujours, où  est écrit : « À notre cher camarade mort pour la juste cause. »

« J'ai eu beaucoup de chance »
Écouter Marcelle Jego, souvent appelée dans les écoles pour  témoigner, c’est revivre les derniers instants de son camarade Pierre Ferrand exécuté par les Allemands le 28 avril 44 à Pluvigner alors que sa fiancée, la  Lorientaise Renée Le Roux, elle  aussi membre du réseau, est  enceinte de deux mois. Marcelle sera la marraine de Pierrette Ferrand quand celle-ci naîtra 7 mois plus tard. Elle raconte simplement des moments terribles comme ce soir-là où, des officiers allemands ivres voulant tirer dans les bouteilles au café, elle fait face aux révolvers, avec  sa mère, le ventre noué. Car la peur est permanente, qui ne la paralyse jamais comme ce jour où elle passe dans la sacoche de son vélo, sur le pont d’Hennebont à la barbe des feldgendarmes, un pistolet destiné à un maquisard de Calan.

Oui, Marcelle Jego a frôlé la mort plus d’une fois, comme cette soirée où deux maquisards FTP furent détournés de leur mission par ses camarades alors qu’ils venaient exécuter sa mère et elle, soupçonnées de collaborationnisme pour servir à boire aux occupants. « J’ai eu de la chance, dit-elle, beaucoup de chance. » Une chance qui  lui  permet d’être interprète aux FFI, de sortir indemne du cauchemar, de  travailler après-guerre comme  secrétaire dans deux usines de conserves hennebontaises, rencontrer son mari, René Guymare, d’avoir quatre enfants et de choisir le rôle de mère de famille au foyer pour les élever tout en s’engageant dans la vie municipale. Une vie de femme de courage pour qui la résistance releva du devoir et non de l’héroïsme et qui, bien que décorée plusieurs fois, y compris par le général de Gaulle, aurait mérité la légion d’honneur. « Mais, dit-elle, mon mari qui avait fait dans la Marine de la France libre toute la guerre, celle du Pacifique, l’Indochine, l’Algérie, la méritait autrement que moi. » N’empêche... 

 

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